Interview Gallien Guibert

par Erwan Chaffiot / Mad Movies

Novembre 2014


Est-ce que Lune Noire est une histoire originale ou est il inspiré d'une légende ou d'un compte ?


Lune Noire vient du Scarabée d'Or de Poe, où je trouvais une ambiance, une unité de lieu et un triangle de personnage qui me paraissait aller dans le sens du court-métrage. Mais au fur et à mesure de l'écriture je me suis éloigné de la nouvelle notamment en y ajoutant une ironie noire, une dimension surnaturelle et quelques meurtres, tant et si bien que le film tient plus de Lovecraft que de Poe. Mon idée était surtout je crois de filmer une Vanité, c'est à dire une figure métaphorique. La folie meurtrière ici, n'est qu'une autre image de la désespérante avidité dont font preuve les hommes, et finalement de la profanation d'un ordre naturel auquel nous nous livrons tous les jours.


Pourquoi avoir voulu réaliser un court métrage fantastique d'époque ?


Quand j'initie ce projet, je sors d'une expérience de plusieurs années où j'avais développé des univers historiques ou d'anticipations en bande dessinées et en jeux interactifs. Aventure, science-fiction, horreur. Il y'avait quelque chose de naturel pour moi a continuer dans cette voie, celle des films d'époque que je qualifierai d'aventure fantastique comme ceux de la RKO période Val Lewton, de la Hammer plus tard, ou de leur relectures contemporaines comme le Sleepy Hollow de Burton. J'étais, bien sûr, loin de mesurer la difficulté de crédibiliser une époque dans un film, que ce soit dans sa direction artistique ou tout simplement dans l'écriture des dialogues.



Comment as tu trouvé ton décor ?


Je connaissais bien le décor pour y avoir tourné mon premier court-métrage, un rape and revenge en pleine nature. Je me suis dit que cette forêt dense et humide de Basse-Normandie pourrait évoquer les mangroves du sud des États-Unis, et peut être même une forêt tropicale. C'était un pari, finalement rendu possible par le formidable travail de la décoration, qui est intervenue au cadre plan par plan. En ce qui concerne l'arbre, je me suis battu pour dégager le plateau le plus possible afin de pouvoir faire vivre les scènes caméra à l'épaule. Nous avons donc sculpté, peint et patiné cet arbre au milieu d'une clairière qui nous semblait idéale. Comme nous filmions en nuit américaine et fausse lune, nous avons finalement obtenu cette liberté d'axes et de mouvements. Grand bien nous en a pris je crois, car ce sont finalement ces scènes qui ont constitué l'ossature du film au montage.


Comment as tu trouvé le design de ton "démon" ?


Je crois que je cherchais quelque chose de singulier, qui sorte des représentations habituelles et qui emmène le film vers le surnaturel ou l'inquiétante étrangeté plutôt que l'horreur pure. Je voulais donc mélanger plusieurs choses. D'ailleurs je l'ai assez vite appelée « entité ». C'est à dire une présence indéfinissable qui participait au mystère du film. L'idée que ce corps soit sans tête est intrinsèque au scénario (la tête de l'entité est peut être celle clouée à la branche). Ainsi nous avons cette entité sans tête qui est à mi-chemin entre un corps torturé d'esclave, de prêtresse vaudou, ou de zombie caraïbe à la Tourneur. L'idée que cette entité est une présence féminine est ensuite apparue comme une évidence au milieu de ces trois hommes. Du coup cette entité dont on viole la sépulture, construit la métaphore du film et en même temps empêche de l'enfermer dans un genre ou une trame trop précise. Mais bon… J'aurais peut être du être plus précis.


Comment s'est passé le tournage ? Combien de temps a-t-il duré ?


Rock and roll. On a tous payé au prix fort les ambitions du film et chaque jour un nouvel imprévu nous les rappelaient cruellement. Sur huit jours de tournage, chaque heure compte triple. Tempête alors que nous avions installé un fond bleu en extérieur. Véhicules embourbés. Engueulades. Longues installations lumières. Les quatre heures de maquillage de Mata qui joue l'entité, les groupes qui tombent en panne, etc… On enlevait tous les matins des pages du scénario en se demandant comment tout cela allait tenir debout. En même temps ça a été calamiteux, et en même temps j'ai l'impression que toute l'équipe en garde un souvenir assez chaleureux. C'était une belle aventure.


Le retour à la réalité a été sévère. Il a fallu réécrire tout le film au montage, et nous n'avions plus un balle pour la post-production. Nous nous étions tous déjà largement endettés, et le film comprenait un bon tiers de plans truqués sur des fonds bleu détrempés par la pluie, des rushes en nuit américaine dont l'étalonnage allait demander un travail considérable, et un univers sonore à ré-inventer totalement. Une longue traversée du désert commençait.


Avec quelle caméra as tu tourné et pourquoi ?


Nous avons tourné en numérique avec la Genesis de chez Pana. Avec un nom pareil, j'aurais du me méfier. C'était une usine à gaz. Un fleuron technologique. Au bout du troisième jour les commandes HF sont tombées en panne à cause de l'humidité. A l'époque la Genesis n'était pas encore bouclée sur un disque dur. Pour la monter sur un Stead ou la porter à l'épaule, les assistants étaient obligés de suivre le cadreur avec les éléments de cette foutu caméra, l'un avec un scope, l'autre avec le bloc batteries, etc…. Idéal pour cadrer à l'épaule. La nuit, je rêvais de 16mm. Je crois que ma chef-op l'avait validée car elle était performante dans les basses lumières et possédait une très large courbe. L'étalonnage lui a donné raison car nous avons eu une grande latitude.


Surtout ce qui a conditionné l'image, c'est la nuit américaine. Ça a été un peu dur pour tout le monde, surtout les acteurs, car les temps d'installations étaient très conséquents. On se battait avec la lumière du soleil qui pouvait à tout moment réapparaitre au cours de la journée. Mais finalement ce choix a sauvé le film car nous avions de quatre a cinq heures supplémentaires chaque jour et finissions invariablement de nuit. Grace à notre lumière nous pouvions continuer à travailler. Cette nuit studio donne un parfum irréel au film que j'aime beaucoup. On a essayé de renforcer cet aspect de l'image à l'étalonnage.


Tu m'as indiqué que le film avait été boudé. Pourrais tu m'en dire plus ?


En fait c'est « Laura » mon premier film, qui a été boudé, ce qui est très étrange et que je n'ai pas compris à l'époque c'est qu'il avait été acheté en France et à l'étranger (Canalsat, Orange, sci-fi…) et sélectionné dans des festivals aux US et Canada. Mais en France, rien… J'avais peur pour Lune Noire. C'est tellement de travail. D'une manière générale j'ai l'impression que le Genre n'est pas encore pris au sérieux dans les festivals : votre film est bien fait, il y'a une ambition technique, mais cette nana qui castagne un mec et qui lui coupe la bite, là, non vraiment. C'est dommage.


As tu des anecdotes ?


Entre les imprévus et les longues installations, ça n'a pas été facile tous les jours pour les acteurs. L'attente des prises était souvent très longue. Dominique qui est un acteur très intense n'en pouvait plus, il trépignait. Il débarque enfin sur le plateau : « C'est bon vous avez fini la lumière ? Et ben au lieu de filmer les acteurs vous n'avez qu'à filmer votre putain de lumière ! » Et il se casse jouer du saxophone dans la forêt. Le casting n'était pas évident, chacun des acteurs avait un univers et une palette très différente. J'ai eu du mal à trouver les accords. J'étais très préoccupé par les dépassements et les problèmes techniques quotidiens. Heureusement il y'avait un dénominateur commun, c'était la musique. Dominique, on l'a compris, est un saxophoniste hors-pair, Oxmo finalisait son album « L'arme de paix » à l'époque, et Steph, c'est Cadillac du groupe Stupeflip. Même Mata est chanteuse, elle aussi. La loge s'est vite transformée en studio de musique, chacun y allant de son impro. Un jour je vais les chercher et Dominique, qui a une aversion pour toute sorte d'arme à feu, était en train de jouer « au clair de la lune » en soufflant dans le canon de son pistolet. Ça faisait beaucoup rire tout le monde. Moi j'étais plutôt flippé, je me disais qu'il n'en avait vraiment rien à foutre et que c'était une manière de me dire que le film était un désastre. En fin de tournage, dans les scène où Legrand pète les plombs au fond de son trou, on cherchait quelque chose avec lui pour varier une prise. Je lui ai alors demandé de rejouer « Au clair de la lune » avec son flingue. C'était magique. Tout d'un coup le personnage déconnectait vraiment. Je suis très heureux que ce soit dans le film. Je trouve que c'est une formidable idée que personne n'aurait pu prévoir ou écrire à l'avance.


Veux tu rajouter quelque chose ?


Tout d'abord je vourdrais remercier l'équipe du PIFF d'offrir une belle naissance au film, et puis je voudrais saluer les acteurs pour leur patience. Quatre ans ce n'est pas rien, j'ai parfois eu peur qu'ils oublient tout à fait qu'ils avaient participé à ce film. Enfin j'ai une pensée toute particulière pour l'équipe de post-production qui a continué à travailler sur le film alors que tout semblait perdu : de nombreux remontages, des effets partout, un son de film fantastique à

inventer, une musique originale à composer, le tout sans financement. Sans eux pas de Lune Noire.